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L'article 10 et l'anatomie d'un dossier

Ce que la loi exige, sur qui l'obligation pèse, et comment un dossier traduit tout ça en 8 points vérifiables.

5 sections

1Ce que l'article 10 réclame

L'AI Act · art. 10 encadre les données d'entraînement, de validation et de test des systèmes d'IA à haut risque (recrutement, crédit, éducation, assurance… annexe III). Les jeux doivent être :

  • pertinents, suffisamment représentatifs, et dans la mesure du possible exempts d'erreurs et complets au regard de la finalité ;
  • dotés des propriétés statistiques appropriées (y compris pour les groupes de personnes visés) ;
  • encadrés par des pratiques de gouvernance : collecte, préparation, hypothèses, examen des biais et de leurs effets, identification des lacunes.
La bascule à retenir. L'obligation vise le fournisseur (qui met le système sur le marché), pas le simple déployeur. Mais un déployeur qui ré-entraîne ou adapte substantiellement un modèle sur ses données peut devenir fournisseur — et hériter de l'article 10.

2Le dossier : 8 rubriques

Un dossier traduit l'article 10 en 8 points vérifiables. L'expert les parcourt un à un (ph1ph8) :

ph1
Provenance
D'où vient chaque source, comment elle a été collectée.
ph2
Base légale
Fondement RGPD + finalité compatible de la réutilisation.
ph3
Représentativité
La donnée couvre la population visée par le modèle.
ph4
Qualité
Doublons, manquants, erreurs, valeurs aberrantes.
ph5
Données sensibles
Présence, justification, garanties.
ph6
Biais
Écarts entre groupes : mesurés, lus, justifiés ou atténués.
ph7
Lacunes
Ce qui manque et le plan pour le combler.
ph8
Gouvernance & MàJ
Qui maintient, à quelle fréquence, traçabilité.

Signer, c'est attester que les huit tiennent. Un seul point qui cède, le dossier repart (palier 4).

3Acteurs et périmètre : qui est concerné

L'AI Act distingue plusieurs acteurs le long de la chaîne :

  • Fournisseur — met le système sur le marché ou le met en service sous son nom. C'est lui qui porte l'article 10.
  • Déployeur — utilise le système. Il a ses propres obligations (surveillance humaine, usage conforme à la notice, information des personnes) mais pas l'article 10.
  • Importateur / distributeur — font entrer ou circuler le système dans l'UE ; ils vérifient que le fournisseur est en règle avant la mise sur le marché.
Deux bascules qui font hériter de l'article 10. Un déployeur qui ré-entraîne ou adapte substantiellement un modèle sur ses données devient fournisseur pour la partie qu'il modifie. De même, une modification substantielle d'un système déjà en service (qui touche la conformité, la finalité ou les performances) rouvre les obligations : la conformité n'est jamais acquise « à vie ».

Modèles généralistes. Quand un grand modèle généraliste est intégré dans un système à haut risque (ex. un outil de tri de CV), le dossier art. 10 vise les données de ce système — c'est le fournisseur du système à haut risque qui le constitue, pas celui du modèle de base (qui a ses propres obligations).

Qu'est-ce qui est « à haut risque » ?

Le champ de l'article 10 est le haut risque de l'annexe III : emploi (tri de candidatures), crédit (évaluation de solvabilité), éducation (évaluation/accès), services essentiels, etc. À distinguer : le risque limité (chatbots, deepfakes → obligation de transparence), le risque minimal (anti-spam, recommandation de films → libre), et l'inacceptable (notation sociale généralisée → interdit). Savoir qualifier le risque conditionne tout le reste : pas de haut risque, pas de dossier art. 10.

4Les données, en détail

Trois jeux, trois rôles

L'article 10 vise l'entraînement (le modèle apprend), la validation (on règle les hyperparamètres) et le test (on évalue la performance finale sur des données jamais vues). Confondre validation et test est une erreur classique.

Les qualités exigées

  • Pertinent (utile à la finalité) ≠ représentatif (couvre la population et les sous-groupes visés) : deux exigences distinctes. Une donnée peut être pertinente et pourtant mal couvrir certains groupes.
  • Exempt d'erreurs « dans la mesure du possible » — pas « zéro erreur ». Ce qui compte est la démarche documentée (comment on a cherché et traité les erreurs), pas une proclamation de perfection. Méfiance devant « notre jeu est parfait ».
  • Complet = couvre les cas et sous-populations pertinents, sans trou majeur — pas « toutes les données du monde » ni « zéro valeur manquante » (ça, c'est la qualité, ph4).
  • Propriétés statistiques appropriées, y compris pour les groupes de personnes visés (la distribution reflète correctement les sous-populations).

À noter : l'article 10 ne réclame pas une anonymisation intégrale — au contraire, certaines données sensibles doivent pouvoir être traitées pour mesurer les biais (rubrique ph5 ; le fondement, l'art. 10 §5, est détaillé au thème RGPD).

Performance ≠ conformité. « 95 % de précision, donc nos données sont bonnes » est un faux raisonnement : un modèle performant peut reposer sur des données biaisées (il performe sur une distribution biaisée), et un score global élevé peut cacher un mauvais résultat sur une sous-population. L'article 10 porte sur les données, pas sur une métrique de modèle.

La gouvernance des données art. 10(2)

Au-delà de l'état des données, l'article demande d'encadrer et documenter : les choix de conception et hypothèses de collecte ; la collecte et l'origine (provenance, droits/licences — un jeu acheté à un courtier n'est pas « légal parce que payé » : on vérifie provenance et base légale) ; les opérations de préparation (annotation, nettoyage, dédoublonnage, traitement des manquants) ; l'examen des biais et l'identification des lacunes. La gouvernance (le dispositif) se distingue de la qualité (l'état des données à l'instant T).

5Preuve, documentation et durée

Se démontrer, pas s'affirmer

Un dossier doit être documenté et auditable : la conformité doit pouvoir être démontrée à un tiers (autorité, client), pas seulement affirmée. Le fournisseur tient à cet effet une documentation technique — le dossier de données en fait partie. Respecter les normes harmonisées applicables donne une présomption de conformité (un raccourci de preuve), pas une exemption.

La conformité vieillit

La représentativité se dégrade dans le temps (dérive, obsolescence) : la population et les usages évoluent. D'où la rubrique gouvernance & mise à jour (ph8) : fréquence de revue, suivi, et re-certification quand un changement substantiel (données, finalité, réglementation) l'exige.

Et la signature ? Elle atteste que les 8 rubriques tiennent — un acte opposable qui engage. Le comment (barre de signature, renvoi, immuabilité) est le sujet du palier « Jugement ».